La nuit de feu

NuitDeFeuIl y a des livres qui ne se contentent pas de raconter une histoire, vraie ou fausse, ni d’être rédigés par de grands écrivains. Il y a des livres qui ne laissent pas intact celle ou celui qui les lit. Ils sont pour l’auteur un moyen d’apporter… comment dire ? un témoignage, mais le mot est faible, d’une expérience vitale qu’il a vécue. Une expérience qui l’a changé à tout jamais. L’aspect littéraire passe alors au second plan, laissant la vedette au contenu.

Dans ce bouquin, Éric-Emmanuel Schmitt raconte l’événement qui a transformé en quelques heures l’athée qu’il était en croyant.

Et comme il est en plus un excellent écrivain, il a pu trouver les mots pour nous décrire cet événement. Toutefois, ce qui est une expérience concrète pour celui qui la vit ne devient plus qu’une anecdote une fois racontée. L’auteur le sait fort bien, et il ne cherche à aucun moment à nous convaincre qu’il détient la vérité. Il ne tente même pas de revendiquer l’authenticité de ce qu’il a ressenti. Lui sait ce qui lui est arrivé, et les bienfaits que cela lui a apportés. Il narre, il propose, mais n’impose rien, ni certitude, ni conclusion.

Hélas, je ne suis pas contagieux.

À l’âge de vingt-huit ans, encore jeune prof de philo, Éric-Emmanuel Schmitt a effectué une expédition dans le Sahara, afin d’y faire du repérage pour le tournage d’un film sur la vie de Charles de Foucault. Il s’est trouvé malencontreusement séparé du groupe de voyageurs, perdu pendant une trentaine d’heures dans le désert si froid la nuit, sans eau ni vivres. Au cours de ce qui aurait dû être une épreuve, écrasé par l’immensité du Sahara et sans doute par la crainte de succomber, il a connu une expérience « mystique » foudroyante.

L’auteur ne s’attarde guère sur ce qu’il a vécu et ressenti au cours de ces heures si particulières, certainement parce qu’il sait qu’une narration en détail n’apportera rien de plus au lecteur. Ce que Schmitt cherche à transmettre, c’est l’importance que cet événement a eue sur son existence.

Désormais, quand je ne saisirai pas quelque chose, je ferai crédit. La raison que je n’apercevrai pas, elle manquera à mon esprit, pas à la réalité. Seule ma conscience bornée touche ses limites, pas l’univers.

Dans ce désert, l’auteur a noué une amitié sans lendemain, mais très forte, avec Abayghur, le guide Touareg. Cet homme n’a qu’une très vague idée de ce qu’est la vie dans nos pays, qui est incapable d’utiliser un ordinateur ou de conduire une voiture, mais il peut trouver de l’eau ou de quoi faire du feu en plein désert, et surtout il connaît, avec tant d’évidence, une autre réalité, que Schmitt n’a fait qu’effleurer au cours de cette nuit de feu.

– Y a‑t-il un désert dans ton pays ?

– Non. […]

– Alors comment fais-tu ?

Je saisis sa question, elle signifiait : comment fais-tu pour réfléchir ?

Bien sûr, le livre ne peut éviter de poser la bonne vieille interrogation sur l’existence de Dieu. Comment prouver ce qui ne peut que s’éprouver ? Au cours d’une interview sur ce bouquin, Éric-Emmanuel Schmitt a déclaré :

Si vous me demandez si Dieu existe, je vous réponds « Je ne sais pas. » Je suis agnostique. Mais j’ajoute « Je crois que oui » parce que j’ai vécu cette expérience et cette rencontre me persuade de l’existence de Dieu. Mais je ne peux pas démontrer ça avec des arguments.

Depuis que j’ai achevé la lecture de ce magnifique livre, un des plus forts que j’ai lus, ont eu lieu à Paris les terribles tueries du 13 novembre 2015. Une phrase de l’ouvrage prend après ce drame un sens et un poids particuliers :

En notre siècle où, comme jadis, on tue au nom de Dieu, il importe de ne pas amalgamer les croyants et les imposteurs : les amis de Dieu restent ceux qui Le cherchent, pas ceux qui parlent à Sa place en prétendant L’avoir trouvé.

J’ai rarement été aussi touché par un témoignage, au point d’avoir tourné en rond pendant plus de dix jours avant d’attaquer la rédaction de cet article, ne sachant ni comment le commencer ni de quelle façon le poursuivre pour présenter ce bouquin sans le dénaturer.

Je crois sincèrement que M. Schmitt n’est pas seulement un grand écrivain, mais aussi un grand philosophe, qui a du monde une vision particulièrement précise.

Sur terre, ce ne sont pas les occasions de s’émerveiller qui manquent, mais les émerveillés.

Nous vivons à une époque qui porte sur la spiritualité un regard dédaigneux, et c’est regrettable. Je pense depuis longtemps que nous en avons désespérément besoin, ce qui est si clairement exprimé dans ces pages :

Les intellectuels tolèrent la foi, mais la méprisent. La religion passe pour une résurgence du passé. Croire, c’est rester archaïque ; nier, c’est devenir moderne. […] Jadis, les gens croyaient parce qu’on les y incitait ; aujourd’hui, ils doutent pour le même motif. Dans les deux cas, ils s’imaginent penser alors qu’ils répètent.

Que l’on croie ou non, que l’on ait ou non envie de croire, toute personne qui s’est un jour ou l’autre demandé ce qu’elle faisait là, dans cette vie, devrait lire ce livre.

Vivant n’a qu’un vrai synonyme : mortel.

1 réflexion sur « La nuit de feu »

  1. Très bel hommage pour ce livre et très belle conclusion.
    J’adore : jadis, les gens croyaient parce qu’on les y inci­tait ; aujourd’hui, ils doutent pour le même motif. Dans les deux cas, ils s’imaginent pen­ser alors qu’ils répètent.

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