Immortelle randonnée

ImmortelleRandonnee« Faire » St Jacques n’est évidemment pas seulement se rendre à Compostelle, en Espagne, sinon, il suffirait de prendre le train ou l’avion. (Quoique certains s’en contentent.) L’intérêt est de suivre le chemin, à pied, d’arpenter ces centaines de kilomètres avec les résistances de son corps, avec son passé et ses pensées. Le pèlerinage est dans la route à parcourir, pas dans le but à atteindre. Ça tombe sous le sens, mais c’est important de le rappeler.

Jean-Christophe Rufin a décidé de laisser de côté son confort, les facilités de sa vie, ses habitudes, son épée et son prestige d’académicien, et il s’est lancé, sac au dos, sur le Camino del Norte, car de nombreux chemins mènent à Compostelle.

L’a‑t-il vraiment décidé ? Il paraît que ce pèlerinage s’impose de lui-même à celui qui l’effectue, c’est pour cela que le livre est sous-titré Compostelle malgré moi.

Quiconque marche sur le Chemin finit tôt ou tard par penser qu’il y a été condamné. Que ce soit par lui-même ne change rien : les sanctions que l’on s’impose n’ont pas moins de rigueur, souvent, que celles qu’inflige la société.

L’auteur retrace donc son pèlerinage. Un tel voyage initiatique ne laisse pas indemne celui qui l’effectue. Il en sort bien sûr grandi, même si le temps gomme les effets les plus spectaculaires.

Au fil des pages, le lecteur en vient à s’imaginer en train d’arpenter lui aussi cette route, sac sur le dos et chaussures de marche aux pieds. Mais comment les difficultés physiques, les privations et le dépouillement entraînent-ils l’élévation de l’esprit ?

Dans l’état d’aboulie où l’ont plongé ces semaines d’errance, dans cette âme délivrée du désir et de l’attente, dans ce corps qui a dompté ses souffrances et limé ses impatiences, dans cet espace ouvert, saturé de beautés, à la fois interminable et fini, le pèlerin est prêt à voir surgir quelque chose de plus grand que lui, de plus grand que tout, en vérité.

Le pèlerinage de Compostelle n’est plus, depuis longtemps, une affaire strictement chrétienne. Elle n’est même plus une affaire religieuse. L’entreprend qui souhaite hisser son existence sur un autre plan.

De plus, chaque Jacquet (pèlerin de St Jacques) a « son » pèlerinage, qui se distingue des autres comme les empreintes digitales. Il y a quatre ans, j’ai parlé sur ce site d’un témoignage semblable, raconté sous le titre Camino, et il est en effet très différent de celui-ci.

La description est ici orientée surtout vers ce qui est ressenti intérieurement, et le lecteur a l’impression de progresser avec le narrateur. Pourtant, il est évidemment impossible de faire totalement saisir ce qu’est une telle expérience à celui qui ne l’a pas vécue par lui-même.

[Le pèlerinage] délivre des tourments de la pensée et du désir, il ôte toute vanité de l’esprit et toute souffrance du corps, il efface la rigide enveloppe qui entoure les choses et les sépare de notre conscience ; il met le moi en résonance avec la nature. Comme toute initiation, elle pénètre dans l’esprit par le corps et il est difficile de la faire partager à ceux qui n’ont pas fait cette expérience. Certains, revenant du même voyage, n’en auront pas rapporté la même conclusion. Mon propos n’a pas pour but de convaincre mais seulement de décrire ce que fut pour moi ce voyage. Pour le dire d’une formule qui n’est plaisante qu’en apparence : en partant pour Saint-Jacques, je ne cherchais rien et je l’ai trouvé.

N’est-ce pas l’objectif de tout partage d’expérience, d’inciter celui qui reçoit la narration à se lancer lui aussi, afin d’être à son tour changé ? J’ai beaucoup aimé ce livre qui alterne les réflexions philosophiques et les humoristiques, et qui se donne par moment des allures de guide.

2 réflexions sur « Immortelle randonnée »

  1. Bien que non adepte de rando, trek ou tout sport, j’ai plongé dans ce livre avec délices et j’ai eu l’impression de voyager avec lui.

    J’aime beaucoup les livres de Jean Christophe Rufin qui sont tous différents. Il n’écrit jamais la même histoire contrairement à beaucoup d’autres confrères. Je te recommande la lecture “Le collier rouge”.

    • Je ne l’ai pas encore lu, Le collier rouge. Dans cette histoire d’Immortelle randonnée, ce n’est pas le côté rando qui m’a attiré (quoi que j’en ai fait avec plaisir), c’est le thème du voyage solitaire pour tout remettre “à plat”. Et là, je n’ai pas été déçu.

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