L’écrivain national

EcrivainNationalCe livre a une forme assez peu courante : l’autofiction. L’auteur s’y met en scène dans son propre rôle, il narre à la première personne… mais rien n’est vrai. En principe, car même dans la plus profonde fiction, il est impossible de ne pas se raconter dans ses écrits. Alors, en autofiction, il ne faut même pas y songer.

Écrire, c’est se dénoncer.

Serge Joncour le reconnait volontiers, il a mis de nombreuses anecdotes vraies dans ce roman. Il a fréquemment participé à des salons du livre, à des séances de dédicaces, à des entretiens dans des écoles, à des ateliers d’écriture, etc. Ce qu’il a vu, entendu et vécu dans ces circonstances remplirait un bon gros bêtisier, et c’est à son personnage qu’il arrive toutes ces choses.

La réalité dépasse souvent la fiction, le problème est qu’elle est bien moins bavarde, bien plus dissimulée.

Mais le fond de ce roman est ailleurs. Le narrateur, écrivain invité par un couple de sympathiques libraires, part résider durant un mois dans une toute petite ville du Morvan. À peine arrivé, un fait divers local s’impose à lui. Un vieux et riche propriétaire des environs, Commodore, a disparu depuis plusieurs jours. Est-il mort ? Enlevé ? Un couple de marginaux, à qui il louait une masure, est accusé, le garçon est même incarcéré. Ce qui frappe notre écrivain, sur une photo de journal, c’est la beauté de la jeune femme, Dora. Elle regarde l’objectif de l’appareil et semble le regarder, lui. Elle me convoquait. Il tombe immédiatement sous son charme et veut absolument se rapprocher d’elle.

Mais il n’est pas là pour ça. Non seulement son intérêt pour Dora est mal vu, mais il est même dangereux, car elle est surveillée par les gendarmes et épiée par les amis de son compagnon, qui versent dans des affaires louches.

Il y a beaucoup d’humour dans ce bouquin, car le choc culturel est grand entre cet écrivain parisien et ces gens, frustes pour la plupart, parfois illettrés, enracinés dans la France profonde. Le narrateur découvre rapidement que tout ce qu’il fait est répété et déformé.

Je croyais goûter là au vertige de la gloire, abordant de plain-pied le mirage de la reconnaissance, alors que c’était juste que dans une ville de deux mille habitants, tout le monde connaît tout le monde, chacun est connu de tous. Dans une ville de deux mille habitants, l’anonymat n’existe pas.

Croyez-vous que seuls les réseaux sociaux soient une menace pour la vie privée ?

Depuis mon arrivée ici j’étais sorti d’un monde virtuel pour basculer dans un tout autre monde, mais tout aussi épieur, les rumeurs et la curiosité y étaient vivaces, on s’y suivait d’encore plus près que sur Facebook.

L’écrivain, présenté comme “écrivain national” par le maire, se retrouve coincé entre ses désirs et les tensions suscitées par la disparition, mais aussi utilisé par les uns et les autres à propos d’un projet d’usine, qui créerait des emplois, mais soulève l’ire des écolos.

Non mais vous êtes tous malades dans ce coin, c’est dingue, dès qu’on fait quelque chose ici, dès qu’on bouge, ça emmerde quelqu’un, c’est pas possible de vivre là-dedans, vous êtes au grand air mais mille fois plus confinés que dans un bocal… Et puis j’en ai marre à la fin, j’ai pas de comptes à rendre, je m’en fous de ce type, et de vous tous aussi, j’en ai rien à foutre de ce trou et de toutes vos embrouilles !

Que faire quand le regard des autres, même des inconnus, vous prend en otage ?

3 réflexions sur « L’écrivain national »

  1. Voilà un livre qui devrait vraiment m’intéresser. Je vis aussi dans un coin reculé de la France profonde et souvent entourée de gens frustes et illettrés.

    • Alors, tu vas reconnaître tes voisins !
      Moi aussi, j’ai passé quelques années “loin de la civilisation”, et en lisant certaines remarques et certaines descriptions de ce bouquin, j’avais l’impression d’être retourné dans ce recoin de France.

  2. Cette semaine c’était le 30è anniversaire de l’assassinat du petit Grégory ! Les parents avaient reçu des centaines de lettres d’un corbeau dans les 2 ans précédents.
    C’est vrai qu’on met beaucoup l’accent sur les dangers des réseaux sociaux. Sans les défendre (loin de là!), c’est vrai qu’au moins, les réseaux sociaux ont l’avantage d’avoir une lecture publique et donc contradictoire : par exemple quand des jeunes filles s’en prennent à une autre sur un banc public et qu’elles se filment elles-mêmes… on a tous vu la réaction du public.
    Bref, rien n’est tout blanc ou tout noir…

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