Réparer les vivants

ReparerVivantsCe n’est pas seulement un livre, c’est un énorme choc, un coup de poing dans la gueule.

Simon Limbres, dix-neuf ans, est victime d’un accident de la route. Il est en état de mort cérébrale, c’est-à-dire qu’il est mort, alors que son corps fonctionne toujours, grâce à une machinerie médicale. Cela signifie que ses organes peuvent légalement être prélevés et greffés sur d’autres personnes, afin de sauver leurs vies.

Il n’y a pas à proprement parler de personnage principal. Tout ce qui se passe est le fait d’un travail d’équipe : médecins, anesthésistes, infirmières… même les parents de Simon et sa petite amie ont leur place dans cette chaîne. L’important, ce sont les organes qui vont être transférés, notamment le cœur, qui représente culturellement le centre des émotions. L’histoire dure vingt-quatre heures, c’est le temps entre le moment où Simon part faire du surf avec des copains et l’instant où son cœur se remet à battre dans une autre poitrine, loin de son corps.

Entre ces deux bornes, il y a la mort et l’amour. Car ce livre remarquable n’est pas un docu-fiction sur le processus médical de la transplantation d’organes. Simon est à peine sorti de l’enfance, il est plein d’avenir et de projets, son décès accidentel et violent est une injustice terrible et absolue. Il y a le travail du médecin chargé d’apprendre la nouvelle aux parents du jeune homme, et le choc épouvantable qu’ils reçoivent. C’est là que l’Écriture de Maylis de Kerangal devient extraordinaire. Comment peindre ce que l’on éprouve devant une telle déclaration ? C’est impossible. Pourtant, l’auteure trouve les mots pour transmettre cela au lecteur. Voici comment elle décrit ce que ressent Marianne, la mère de Simon, confrontée à l’irréversible :

(…) un pan de sa vie, un pan massif, encore chaud, compact, se détache du présent pour chavirer dans un temps révolu, pour y chuter, et disparaître. Elle discerne des éboulements, des glissements de terrain, des failles qui sectionnent le sol sous ses pieds : quelque chose se referme, quelque chose se place désormais hors d’atteinte – un morceau de falaise se sépare du plateau et s’effondre dans la mer, une presqu’île lentement s’arrache du continent et dérive vers le large, solitaire, la porte d’une caverne merveilleuse est soudain obstruée par un rocher (…)

Le décès a pendant longtemps été associé à l’arrêt du cœur. Il a été redéfini comme cessation des fonctions cérébrales en 1959. Mais comment admettre que son fils est mort, alors qu’il est là, chaud et rose, que son cœur bat et que sa poitrine se soulève ?

(…) elle donnerait tout ce qu’elle possède pour qu’on la rassure et qu’on lui mente, qu’on lui raconte une histoire avec suspense, certes, mais happy end acidulé, elle est d’une lâcheté crasse, mais tient ferme : chaque seconde qui s’écoule est une prise de guerre, chaque seconde qui s’ouvre freine le destin en marche (…)

Il y a aussi le regard des autres. Car Simon était avec deux amis dans le véhicule. Trois jeunes, deux ceintures de sécurité, une loterie où Simon a perdu. Les parents de ses amis savent que les rôles auraient pu être inversés. Eux vivent encore, pas lui. Marianne a transpercé la membrane fragile qui sépare les heureux des damnés.

Pourtant, il y a des choses à faire. Simon est mort, mais il est possible de sauver d’autres vies grâce à ses organes, toutefois le temps presse, le médecin en est conscient. En quelques heures, il faut annoncer la nouvelle, laisser passer le choc, obtenir l’accord de procéder aux prélèvements, effectuer les transferts (on dispose de seulement quatre heures pour réimplanter un cœur une fois qu’il est dissocié du corps d’origine) et réaliser la greffe. En premier, parler aux parents de Simon, leur expliquer que le corps de leur enfant, s’ils le veulent bien, va être démantelé. Comment accepter cela, alors qu’ils ne peuvent déjà pas admettre sa mort ?

Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps.

Que penser de tout ce qu’il y avait dans ce cœur ?

Que deviendra l’amour de Juliette une fois que le cœur de Simon recommencera de battre dans un corps inconnu, que deviendra tout ce qui emplissait ce cœur, ses affects lentement déposés en strates depuis le premier jour ou inoculés çà et là dans un élan d’enthousiasme ou un accès de colère, ses amitiés et ses aversions, ses rancunes, sa véhémence, ses inclinations graves et tendres ?

Comment accepter ?

Ils vont s’éloigner, mais Marianne se retourne une dernière fois vers le lit et ce qui la fige sur place est la solitude qui émane de Simon, désormais aussi seul qu’un objet, comme s’il s’était délesté de sa part humaine, comme s’il n’était plus relié à une communauté (…)

Lorsque débute l’explantation des organes, le langage et le rythme changent. Le titre (tiré d’une pièce de Tchekhov) se justifie : on répare, comme s’il s’agissait d’objets. Le langage se fait jargon technique, supposant que l’émotion est mise en arrière-plan pendant un temps, nécessaire. Surtout, le rythme s’accélère, la vraie course contre la montre est lancée par ses médecins qui viennent, tels des vautours, démanteler Simon. Et tandis que s’arrête le cœur du jeune homme commence l’espoir pour Claire, la receveuse du cœur, qui ne pourra jamais dire merci ni payer sa dette, qui sait qu’elle devra la vie à quelqu’un qui est mort ce jour…

MaylisDeKerangalJ’ai dévoré ce livre avec une grande compassion. J’ai moi-même connu la disparition violente et prématurée d’une personne proche, alors j’ai littéralement tremblé avec les parents de Simon confrontés au décès de leur fils, et mes yeux se sont mouillés plus d’une fois au cours de ma lecture. L’aspect médical et froid semble s’opposer aux émotions de la vie, mais il n’en est rien, ces pages sont bourrées d’une immense tendresse. J’ai assisté à un exposé du livre par Maylis de Kerangal. Dans le public, un homme (qui avait déjà lu le bouquin) s’est présenté comme étant le médecin coordinateur des prélèvements d’organes dans la région, dont on retrouve l’homologue fictif dans le roman. Il a expliqué qu’il vit réellement une centaine de fois par an la situation décrite dans l’histoire, puis il a félicité l’auteure en lui assurant qu’elle avait parfaitement compris ce qu’est une greffe. Visiblement très émue, elle a remercié en rougissant jusqu’à la racine des cheveux.

Sans le faire ouvertement, le bouquin incite à se poser deux questions. Qu’est-ce que je souhaite pour moi-même si je disparaissais de cette façon ; est-ce que je suis, aujourd’hui, d’accord pour que mes organes soient transplantés à d’autres ? (Ne pas omettre d’exprimer sa décision à mes proches afin de leur épargner cet embarras.) Et à l’inverse, si l’accident touche quelqu’un autour de moi, quelle serait ma réponse, pour de ne pas être obligé de choisir dans un tel moment ? (En parler aussi avec mon entourage.)

Pour produire un livre de cette ampleur, il ne suffit pas d’effectuer un travail de documentation complet. Celui qui a précédé la rédaction de ce bouquin est parfait, mais Maylis de Kerangal a su y ajouter autre chose, sa sensibilité d’écrivain, afin de rendre le monde des transplantations d’organes accessible à tout un chacun. Non seulement le processus médical (que bien sûr, elle ne maîtrisera jamais aussi bien qu’un médecin), mais également, et surtout la dimension humaine du rapport à la mort, aux émotions, à la perte irrémédiable.

L’objet que nous nommons “roman” possède, grâce à l’empathie et la sensibilité de ceux qui en écrivent, cette capacité extraordinaire de permettre au lecteur de vivre des situations qu’il ne connaîtra pas en réalité, et de ressentir des émotions sans être confronté avec les circonstances. Le roman rend possible de dépasser son propre vécu limité et d’aller bien au-delà, d’avoir le fruit d’expériences sans en avoir connu les coups, les épreuves parfois terribles, mais souvent formatrices. Le cinéma n’est pas en mesure d’apporter autant, car il nous livre des images trop précises, qui inhibent notre ressenti en l’écrasant. L’immense écrivain qu’est Érik Orsenna a dit : Quand il y a des identités multiples, la fiction vous donne non pas du bien, du mal, des certitudes, mais des vérités fragiles, des vérités humaines. (…) Moi, quand je veux comprendre de l’inextricable, du fragile, du dangereux, de l’incertain, je vais vers le roman. Alors, conseillez de lire aux gens qui vous entourent, comme je vous recommande ce livre bouleversant.

  • Grand prix RTL-LIRE 2014
  • Prix Pierre-Espil 2014
  • Prix du meilleur roman français du magazine Lire 2014
  • Prix Agrippa-d’Aubigné 2014
  • Prix des lecteurs L’Express — BFMTV 2014
  • Prix littéraire Charles-Brisset 2014
  • Prix Orange du livre 2014
  • Prix Paris-Diderot — Esprits libres 2014
  • Prix Relay des voyageurs avec «Europe 1» 2014
  • Roman des étudiants France Culture-Télérama 2014

 

8 réflexions sur « Réparer les vivants »

  1. Merci d’en parler de cette façon ouverte. La confrontation au «définitif», qu’il soit pour le meilleur ou vécu comme le pire est affaire de chacun et peut difficilement être considéré comme réglé avant le jour dit.

  2. de per­mettre au lec­teur de vivre des situa­tions qu’il ne connaî­tra pas en réa­lité, et de res­sen­tir des émo­tions sans être confronté avec les cir­cons­tances.

    Tu as bien raison, ce genre de livre est certainement très intéressant pour ceux qui n’ont pas été ou qui ne sont pas concerné. Pour les autres, se replonger dans le drame n’est pas souvent un baume pour en guérir.

  3. NON, je ne lirai pas ce livre même et surtout s’il est rédigé avec rigueur et talent. J’ai, moi aussi été confrontée à un drame, il y a quelques années et, même si je n’étais pas en toute première ligne sur le plan de l’émotion, ma vie a pris un sens nouveau dont je ne me suis jamais tout à fait remise. Dans le cas de cette oeuvre, l’abomination est double : la perte brutale, injuste, d’un être cher, puis cette dispersion, ce “débitage” d’un corps qui vivait, qui riait, qui avait des projets, des rêves, qui était un tout harmonieux pour ceux qui l’aimaient.

    • C’est justement là l’intérêt de ce livre. Examiner cette situation, ce “débitage”… sans vraiment y être quand même.

  4. Un livre extraordinaire que je viens de terminer et qui m’a apporté beaucoup. Au plan émotionnel d’abord, expérience de deuil, de souffrance, de chagrin, de renaissance et d’espoir aussi. Une richesse inouïe. Sur le plan de l’écriture ensuite parce qu’elle n’est pas banale et j’ai dû m’accrocher pour accepter de changer d’habitudes. Au final, j’ai déterré ma carte de donneur…

    • Ce livre a été mon gros coup de cœur pour 2014. Comme toi, je l’ai davantage ressenti comme l’histoire d’un deuil que comme celle d’une transplantation. Éidemment, nous avons toi et moi nos vécus personnels !
      L’écriture est surprenante, mais Ô combien magnifique, et tellement juste pour un tel sujet.

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