Lorsque j’étais une œuvre d’art

Le narrateur se voit comme un homme raté. Il n’est pas particulièrement laid ni stupide, mais c’est encore pire : il est quelconque, transparent de banalité. Même ses tentatives de suicide se soldent par des échecs. Alors, quand Zeus-Peter Lama, le plus grand artiste du siècle, lui propose de le transformer en œuvre d’art vivante, il n’hésite pas. Qu’a-t-il à perdre ?

Son humanité. Car il doit, par contrat, renoncer à être un homme pour devenir un objet, une chose entre les mains de son Pygmalion. (Si j’ose dire, puisqu’au contraire, Pygmalion a transformé une statue en femme.) Et ça marche. Le narrateur, dont le nom n’est même pas prononcé, est considéré comme une des plus grandes œuvres de l’Histoire, exposé sur un socle, enfin remarqué, admiré, et même dérobé, vendu aux enchères pour une fortune…

Mais privé de parole. Qu’en est-il de l’humain qui est au fond de lui ? Peut-il encore avoir du libre arbitre, exprimer une pensée, tomber amoureux, avoir une opinion ?

Je ne connaissais Éric-Emmanuel Schmitt que de réputation, et j’ai découvert un auteur d’une incroyable originalité et d’une grande sensibilité. Ce bouquin propose une situation surréaliste et absurde pour mieux amener le lecteur à s’interroger, par l’objectisation caricaturale du héros, sur ce qu’est vraiment un humain, et sur sa place dans une société qui part en vrille. Le personnage m’a immanquablement fait penser à la célèbre réplique de John Merrick, alias Elephant Man : “Je suis un être humain”. Car c’est un cri analogue qui est finalement poussé par cette statue vivante, qui revendique son appartenance à l’humanité.

Un livre émouvant, tendre, captivant, qui incite à la méditation, qui est bien écrit… Un petit chef-d’œuvre.


Après le piratage de mon site, il m’a été impossible de remettre les anciens commentaires sous une forme “normale”. Je les recopie simplement ici :

Cécile, le 27/08/2012

J’ai découvert il y a peu « la rêveuse d’Ostende », un recueil de 5 longues nouvelles. J’avais été happée par la toute première histoire qui est le titre du livre. J’ai aussi retenu cela de l’auteur que je découvre : original.
Celui que tu présentes maintenant m’a l’air tout aussi captivant.

Marie-Jeanne, le 27/08/2012

Je l’ai lu il y a quelques années. Si tu tombes dans E.E.Schmitt, tu vas te régaler. Il y a des livres courts et lumineux (« Oscar et la dame rose », « L’Enfant de Noé », « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran », entre autres. Plus récents : « Le Sumo qui ne pouvait pas grossir » et « Les dix enfants que Mme Ming n’a jamais eus ».
Il y a des pièces de théâtre (parues en « poche ») : je me souviens du « Visiteur » et de « Hôtel des deux mondes ». Je ne les ai pas vues sur scène, mais vraiment, rien qu’en lecture, ces pièces étaient étonnantes.
Et il y a de vrais romans (je veux dire un peu plus gros, et structurés, composés). Celui qui m’a le plus marqué, c’est « La Part de l’autre » : une merveille. Récemment, j’ai lu « La femme au miroir » (j’ai moins aimé, mais ça ne veut rien dire, d’autres personnes l’ont trouvé très bien) et aussi « Ulysse from Bagdad ». Il y a quelques années, j’ai lu aussi « L’Évangile selon Pilate » et « La Secte des égoïstes ».
Il y a aussi des recueils de nouvelles. Curieusement, j’entre moins dedans : dans chaque recueil, il y a une nouvelle qui me bluffe, que je trouve parfaitement réussie, mais les autres me laissent presque indifférente.
Pour moi, c’est surtout un auteur de romans. Romans courts, qui ont l’air faciles mais qui sont si pleins de chaleur humaine qu’on ne les oublie pas. Romans longs et profonds, comme « La Part de l’autre », qui sont effectivement, comme le dit Cécile, originaux. Ils répondent à des interrogations d’ordre philosophique, mais toujours d’une manière concrète et abordable.
Le plus difficile à lire, j’ai trouvé, c’est « La Secte des égoïstes » : ce doit être un de ses premiers ; il avait déjà son côté malin, retors, à tiroirs, à surprises, et pas encore tout à fait ce qui est sa marque de fabrique : la simplicité, la clarté, l’abord facile. Mais je suis sûre que tu l’aimerais aussi : il m’a fait un peu penser (en plus court) à la quête de « L’Ombre du vent » de Carlos Ruiz Zafon…
E.E.Schmitt, pour moi, c’est quelqu’un qui ne se prend pas au sérieux, qui ne se cache pas derrière des mots compliqués ou des phrases alambiquées – au contraire, il fait tout pour être très lisible – mais qui est travaillé par des questions graves. Plus les questions abordées sont lourdes, plus il se montre léger, délicat et plein d’humour.
Il y a un côté très humaniste chez lui. Il ne méprise pas le lecteur, il ne le prend pas pour un imbécile. Il le prend par la main. Et on peut le lire même si on n’est pas un érudit, même si on n’a pas un gros bagage culturel. Il est abordable, mais pas creux. Il sait faire simple sans être simpliste.
À Claude et à Cécile : bonnes découvertes !

Ronchon, le 28/08/2012

Après le commentaire de marie-jeanne, tout est dit. Je suis aussi une fan de cet auteur.

Claude, le 28/08/2012

Merci à vous pour ces commentaires enthousiastes. Marie-Jeanne, pas de doute, tu es une vraie fan de E.E.Schmitt. Je suis d’accord avec toi, c’est un auteur très facile à lire et pourtant très profond, c’est dire la somme de travail qu’il doit y avoir en amont. Il est abordable malgré la gravité des thèmes traités. C’était le premier livre de lui que je lisais, mais ça n’est pas le dernier.

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