Minifiction #198

Voir plus loin


Overdose de futilités politiques, en ce moment. Et trois nanofictions pour le prix d'une mini.

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La danse des vivants

dansevivantsPlusieurs thèmes se croisent dans ce roman : la guerre, l’identité, la solitude…

En ce mois de juillet 1918, la Grande Guerre touche enfin à sa fin. Dans un hôpital militaire, un jeune soldat se réveille. Il ne se souvient de rien sur lui-même. Ni son nom, ni d’où il vient, ni même sa nationalité. Il parle français et allemand sans accent, il a conservé une très bonne culture, a probablement fait des études littéraires, mais on ne sait rien de lui.

Il subit le traitement qu’on réservait alors aux amnésiques : des électrochocs. Le but n’était pas de soigner, seulement de renvoyer les hommes sur le front le plus rapidement possible, après les avoir persuadés que c’était pour leur bien, et que ça les aiderait à guérir. Toutefois, celui-ci, qu’on surnomme Albert, ne réagit pas comme les autres.

L’armistice est enfin signé. De nombreuses tensions subsistent encore, bien sûr, d’autant que le traité de Versailles est imposé aux Allemands, qui ne peuvent le refuser, tout en le trouvant inacceptable. Une chose est sûre, ils ne vont pas baisser les bras aussi facilement. D’ailleurs, ils poursuivent des combats du côté de la Baltique, et préparent sans doute une revanche. Nous savons qu’une vingtaine d’années plus tard, ça recommencera. Un chapitre extraordinaire met en scène les difficiles négociations entre les vainqueurs, dont le but est l’élaboration de ce fameux traité.

Un amnésique parfaitement bilingue est un espion rêvé pour les services secrets français. Il n’aura pas de mal à infiltrer l’ennemi, et ne risquera pas de se trahir, puisqu’il ignore lui-même qui il est. Ce pauvre garçon ne sait pas qu’en réalité il a été identifié, mais qu’on ne lui a rien dit afin de pouvoir l’utiliser. Il devient le lieutenant allemand Gustav Lerner, et il est envoyé en mission. Conformément aux ordres reçus, il se présente comme volontaire pour s’engager dans les Freikorps et repart au front, tout en continuant à chercher au fond de lui qui il est vraiment. Il ne sait même pas s’il a déjà connu des femmes, et comme il est en manque d’affection, ça le mène à des situations parfois délicates.

Les scènes de combat sont terribles. Comment des gars ont-ils pu vivre un tel enfer ? J’en ai frémi en lisant ces descriptions, et pourtant j’étais tranquillement installé devant mon bouquin. Eux sont vraiment allés au milieu de cette boucherie. Le travail de documentation effectué par Antoine Rault est colossal. Il nous plonge entièrement dans l’Europe de cet entre-deux-guerres si instable et si insouciant à la fois.

Il y a évidemment un plaidoyer sans concession contre les guerres.

Regarde-moi tous ces connards cons comme des veaux qui iront se refaire zigouiller si on leur demande, comme leurs frères ou leurs pères, ça aura pas suffi, se faire zigouiller comme des cons, comme des veaux, tout ça parce qu’on leur a dit qu’ils sont allemands !…

Au milieu de tout ça, ce pauvre gars ballotté entre les combats, qui s’en sort toujours miraculeusement pour être à nouveau le jouet des intérêts nationaux, qui non seulement ne sait plus qui il est, qu’on nomme successivement Albert, Charles, Gustav, Léon… Tout ce qu’il demande, c’est retrouver sa mère et vivre au calme. Alors, bien sûr, à la toute dernière page, il prend une décision qui n’étonne pas trop le lecteur, mais qui est la seule qui lui permet de retrouver des repères, d’obtenir un peu de paix et d’avenir.

Bouquin hors du commun, qu'on a du mal à lâcher. Monsieur Rault, j'ai bon espoir que vous passerez par ici un de ces jours. Je vous remercie pour le plaisir de cette lecture. Je ne regrette pas d'avoir écouté « l'appel » de votre livre.

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Minifiction #197

Singeries


C'est bien connu : l'homme descend du singe. Le singe tomberait de haut s'il le savait.

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Cet instant-là

cetinstantlaThomas Nesbitt est un écrivain d’une cinquantaine d’années qui publie des récits de voyage. Presque simultanément, il reçoit les papiers du divorce demandé par son épouse, et un carnet de notes envoyé par un certain Johannes Dussmann depuis l’Allemagne.

Cette coïncidence ramène Thomas vingt-cinq ans en arrière. Il était un auteur débutant incapable de s’engager émotivement par peur de perdre sa liberté. Il était parti en 1984 à Berlin, alors coupée en deux par le fameux mur. Là, il était tombé éperdument amoureux de Pétra Dussmann, une jeune Allemande de l’Est passée à l’Ouest dans d’obscures circonstances. Grâce à elle, il se libère de ses démons, et à travers elle il découvre les terribles conditions d’existence qui règnent de l’autre côté du mur.

Petit à petit, Pétra se dévoile. Elle a été autrefois mariée à un intellectuel et a eu un fils, Johannes. Mais son mari, à la suite d’une provocation, a été arrêté par la Stasi. Pétra a également été incarcérée, privée de son enfant, torturée…

À présent, elle vit de ce côté, à l’Ouest. Mais comment peut-on guérir de tant de souffrances ? Comment se défaire de tant de trahisons ? Rien ne semble pouvoir séparer Thomas et Pétra. Mais dans le Berlin de la guerre froide, rien n’est à l’abri de la catastrophe…

S’agit-il d’un roman historique, d’un conte philosophique, d’une fiction psychologique, d’un drame d’amour ou d’un récit d’espionnage ? C’est un peu tout cela à la fois. Fidèle à lui-même, Douglas Kennedy aborde une fois de plus le thème des difficultés qu’il y a à vivre en couple, et de la fragilité de l’amour.

Tout ne tient qu’à un fil, et celui-ci peut se rompre. À tout moment ? Plus précisément, à cet instant-là, celui où tout bascule à cause d’une erreur, d’une incompréhension, d’une mésentente. Alors, en un clin d’œil, des existences culbutent et sont définitivement bouleversées.

Je suis rapidement tombé sous le charme de ce bouquin, de ces réflexions sur la vie, de ces terribles histoires de Berlin, de l’Est et de la guerre froide, dont je savais peu de choses. L’épilogue est un feu d’artifice d’émotions fortes, bien à l’image de tout le livre.

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Minifiction #196

La princesse qui pondait des œufs


J'ai toujours aimé les jolis contes d'antan, avec princesse, sorcière et petit oiseau. Un peu atypique, celui-ci…

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André Ruellan 1922-2016

« Après l’inspiration, le poète expire. » Appliquant avec tout le sérieux qu’il convient les usages du savoir-mourir et qu’« apprendre à mourir exige du temps », André RUELLAN, alias Kurt STEINER, est décédé le jeudi 10 novembre 2016, à Paris, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans. Il s’est éteint d’un souffle, sans bâcler son agonie, ni râle déplacé, conformément à la bienséance. Ses amis et proches apprécient l’élégance du geste.

andreruellan

« La mort est un ennemi supérieur en ombres. »

C’est presque par hasard que j’apprends qu’André Ruellan nous a quittés le 10 novembre.

Il était très discret et peu connu hors du monde de la science-fiction.

Ce que j’admire le plus chez lui, c’est la façon extraordinaire dont il a vécu sa vie. Il a commencé par être instituteur puis, à vingt-cinq ans, il s’est lancé dans des études de médecine et a exercé pendant une dizaine d’années. Petit à petit, il s’est mis à écrire, sous divers pseudonymes : Kurt Dupont, André Louvigny, Bazeïlius Schmorll… mais c’est en tant que Kurt Steiner qu’il a produit ses meilleures œuvres, dont Le disque rayé, Le 32 juillet et le cycle d’Ortog. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma.

En 1963, il a franchi le pas et a commencé à publier sous son vrai nom. Ce premier livre fut le Manuel du savoir-mourir. Il ne pouvait donc pas s’en aller sans un avis de décès digne de lui, que j'ai reproduit ci-dessus.

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La valse des arbres et du ciel

valsearbrescielÉté 1890. Le monde ne le sait pas, mais de grands changements vont se produire au cours de ce XXe siècle qui approche à grands pas. Si les femmes sont encore interdites aux Beaux-Arts, certaines, très rares, se présentent au baccalauréat. Un nouveau style pictural apparaît, l’impressionnisme. Et même si la plupart le rejettent, il va révolutionner l’art.

Un peintre prénommé Vincent s’installe à Auvers-sur-Oise. Il est souffrant, et il vient là pour se faire soigner par le docteur Gachet, célèbre amateur de tableaux. Entre la fille du docteur, Marguerite, dix-neuf ans, et Vincent, deux fois plus âgé, une idylle va rapidement naître. Toutefois cette relation est ambiguë. Si la jeune femme est très attirée par cet homme qui représente pour elle la liberté et l’avenir, lui reste essentiellement centré sur la seule passion de sa vie : la peinture.

Marguerite, la peinture me mange toutes mes forces, elle ne m’en laisse pas assez pour vivre une aventure d’amour.

Vincent, c’est évidemment Van Gogh, bien que son patronyme ne soit cité qu’à la toute fin du roman. Marguerite est la narratrice. Alors que Jean-Michel Guenassia nous a habitués, dans ses précédents livres, à nous décrire longuement ses personnages par le biais d’une biographie précise, il jette ici le lecteur directement dans la scène, brossant petit à petit le portrait des protagonistes qui prennent forme au fil du récit. Il n’y a pas de chapitres, juste des passages séparés par des extraits de presse et de correspondances de l’époque.

Marguerite est en pleine révolte, opposée à un père extrêmement conservateur. Elle est une des premières femmes bachelières et rêve de s’enfuir en Amérique à sa majorité (vingt-et-un ans). Vincent est un maître de cette conception picturale nouvelle qu’est l’impressionnisme. Marguerite tombe rapidement amoureuse de lui, car il représente une promesse, la fin de cet enfermement dont elle souffre tant. Cependant lui aussi est isolé dans son art, qui passe avant tout le reste.

Il s’était forgé une carapace, il était totalement habité par sa peinture, c’était la seule chose qui l’intéressait et rien d’autre ne l’atteignait.

Le Van Gogh décrit dans ses pages est un électron libre, qui méprise les règles et les contraintes. Lorsque Marguerite lui déclare qu’elle veut suivre des cours de peinture, il balaie l’idée avec violence.

La peinture ne s’apprend pas, les leçons ne servent à rien ! […] Trouve ton chemin seule, tu n’as besoin de personne pour être peintre, regarde ce que tu as devant toi, ferme les paupières, et peins ce que tu vois à l’intérieur de toi. Et si tu ne vois rien, s’il n’y a rien, arrête de peindre.

Marguerite ne vit que pour Vincent, pour le retrouver chaque nuit dans l’auberge où il réside, au mépris de la prudence et de la moralité d’alors. Vincent ressent-il en retour le même amour ?

Il n’avait pas besoin de moi, il avait sa peinture qui l’occupait tout entier et si je le trouvais, je le dérangerais.

Officiellement, Van Gogh s’est suicidé. Quelques années après son décès, cette conclusion était déjà mise en doute. Accident ? Crime ? Négligence ? Nous découvrons ici une version inédite, mais plausible de la mort de celui qui fut un des plus grands génies de l’impressionnisme.

L’écriture du bouquin est parfaite, le style irréprochable. À noter une forme peu fréquente : alors que l’auteur est un homme, le narrateur est une femme. Le rythme très lent du récit guide le lecteur jusqu’au dénouement, sans ennui, mais en l’installant dans une routine lancinante, comme l’était l’existence de Marguerite. Bien sûr, tout le monde sait que Vincent meurt à la fin. Mais quand cela se produit, il y a une brusque accélération, j’ai été pris au dépourvu. Cette scène est un choc, et on pourrait en dire autant de tout le bouquin. J’ai adoré.

.oOo.

Message personnel :

Jean-Michel, je sais que tu passeras par ici un de ces jours. J’ai vraiment apprécié ce livre. Se mettre dans la peau d’une jeune fille de la fin du XIXe n’a pas dû être facile, ni reconstituer avec autant de précision les derniers jours du grand Vincent. Tu as réussi avec brio ce double défi. Bravo, et merci.

Ma phrase préférée ? Celle-ci :

Ceux qui avancent dépassent toujours ceux qui les regardent passer.

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Métronome 2

metronome2Après le succès de son premier livre sur l’Histoire de Paris, Lorànt Deutch ne pouvait que remettre le couvert. Cette fois, c’est au fil des grands axes de la capitale qu’il nous invite à le suivre. Rue Saint-Jacques, Boulevard Saint-Michel, Rue de Vaugirard… et au long de ces artères, nous faisons avec l’auteur de nombreux arrêts, qui sont autant de découvertes, d’anecdotes, de petits faits de la grande Histoire. Car dans ces voies se sont déroulés bien des événements, mais aussi sont nés des noms, des expressions, des légendes.

Je vous livre quelques bricoles en vrac :

  • La rue Blanche porte ce nom à cause des plâtriers qui descendaient la colline de Montmartre à brouette, venant des mines, et qui envoyaient de la poussière blanche partout.
  • La rue Mouffetard, désormais très touristique, était peuplée de miséreux jusqu’à il y a seulement quelques décennies.
  • Il y a une rue qui ne porte pas le même nom d’un côté et de l’autre, parce qu’il s’agissait jadis de deux rues, et que le pâté de maisons qui les séparait a disparu.
  • Le grand magasin BHV, le Bazar de l’Hôtel de Ville doit son existence à l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon.
  • Le nom du pont d’Arcole n’a aucun rapport avec la victoire de Bonaparte en Italie, mais avec un gamin qui n’est pas sans évoquer le Gavroche des Misérables.
  • D’où vient le verbe Mégoter ? Des ramasseurs de mégots, qui en revendaient le tabac, du côté de la place Maubert, dont le nom rappelle que dans cette université professait autrefois Maître Albert.
  • Notre chandail en laine était porté aux Halles de Paris au XIXe par les marchands d’ail bretons.
  • C’est rue de la Verrerie qu’ont été attribués aux figures de nos cartes à jouer les noms de Judith, Charles, et autres grands du monde d’alors.
  • Une certaine Anne Leclerc a eu le triste privilège d’être la première femme guillotinée pendant la Révolution, pour avoir été en possession d’un collier volé.
  • Le Trocadéro doit son nom à un fort situé en Espagne, près de Cadix, bien loin de Paris.
  • Un élevage d’ânes s’appelle une asinerie. On élevait des baudets dans cette ville désormais dénommée Asnières.

Ce bouquin est truffé de centaines de découvertes passionnantes de ce genre. Bien sûr, nous croisons le long de ces pages quelques grands noms de l’Histoire de France, mais l’auteur a délibérément mis l’accent cette fois sur les petits, les anonymes, les gens de ces rues si animées qui font tout le sel de Paris.

Le XIXe siècle a sans doute été la période la plus turbulente de l’histoire de France, une époque frénétique, inventive, qui vit s’entremêler deux républiques, trois rois et deux empires… le tout sur fond de révolution des transports, des techniques et des idées.

J’ai vraiment adoré. Étant un grand amoureux de Paris, je ne suis sans doute pas objectif, toutefois je pense me préparer avec ce livre un petit parcours pour ma prochaine virée dans la capitale. Je ne verrai plus de la même façon certains quartiers que je croyais bien connaître, certains pour y avoir vécu. C’est une (re)découverte, c’est excellent.

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Minifiction #195

Scoumoune


Quand c'est pas le bon jour, y a rien à faire. La mouise vous colle à la peau comme du sparadrap, et tout va mal.

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De nos frères blessés

denosfreresblessesFernand Iveton a été le seul Français condamné à mort et exécuté (en février 1957) pour acte de terrorisme indépendantiste pendant la guerre d’Algérie. Son crime a été d’avoir posé dans l’usine où il travaillait une bombe qui se trouvait à un endroit où elle n’aurait fait aucune victime, et qui n’a de toute façon jamais explosé.

Ce récit assez court balance entre l’époque du procès et la jeunesse d’Iveton, afin de reconstituer autant que possible sa vie, brusquement interrompue alors qu’il n’avait que trente ans. On le voit grandir dans ce pays qu’il aimait tant, entretenir des amitiés fraternelles, tomber amoureux d’Hélène lors d’un séjour en France pour raisons de santé. En parallèle, il est arrêté, torturé, jugé, et malgré tous les efforts de ses avocats, la grâce présidentielle lui est refusée.

Le style est léger et impeccable. À coup de longs paragraphes et d’un gros travail de documentation, Joseph Andras brosse le portrait d’un homme honnête et fidèle à ses convictions, qui devient vite attachant.

J’ai décidé cela parce que je me considérais comme algérien et que je n’étais pas insensible à la lutte que mène le peuple algérien.

Ce n’est évidemment pas un livre de propagande. Malgré les propos mis dans la bouche des personnages, il ne s’agit en aucune façon de refaire l’Histoire ni de juger a posteriori les acteurs de l’époque. Il s’agit simplement de découvrir ce qui a pu pousser certains Français à prendre le parti des Algériens, et ce qui a pu empêcher les autres de les comprendre.

Je ne suis pas musulman, mais je suis algérien d’origine européenne.

Ce qui m’a principalement donné envie de lire ce bouquin, c’est que son auteur a reçu pour ce travail le Goncourt du Premier Roman en mai 2016… et qu’il l’a refusé.

La compétition, la concurrence et la rivalité sont à mes yeux des notions étrangères à l’écriture et à la création. La littérature, telle que je l’entends en tant que lecteur et, à présent, auteur, veille de près à son indépendance et chemine à distance des podiums, des honneurs et des projecteurs.

Personnellement, j’approuve entièrement de tels propos.

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